Christiane Freymondarts plastiques

Ecriture

Il y a comme des pierres 1993-1994
1
( ... ) Ceci pour dire une soirée où chaque minute pourrait être une feuille
d'arbre, et où, par hasard une sole volerait. Pour l'instant seules des plantes en
pot vibrent dans un léger courant, qui ranime à l'esprit la présence de nuages
gris et noirs ; et quelques clochettes de verre tintent comme pour accompagner
les trompettes de « Look the moon... ». Plusieurs relents de regrets viennent
argumenter un passage à la réalité difficile. Un souffle suffit à rafraîchir un
souvenir écaillé. Un peu d'eau ajoute au bonheur de quelqu'un. - Fermons les
yeux, et écoutons le cri des fusées, l'alternance du rythme, une note dans
l'oreille droite, puis dans l'oreille gauche, enfin un son continu sans situations.
Mais quelque chose brûle sous les paupières, comme du sable.
Dans le désert, ou en orbite autour de la terre, il y a comme des pierres qui ne
nous quittent jamais.
2
( ... ) Ceci serait une soirée tiède, les habits collant encore sur la peau salée,
avant la neige demain matin. Du soleil l'après-midi sur le bois, les pierres et le
papier. Une mosaïque dorée dans la pénombre d'une colline remémore un rêve
interrompu par le bruissement d'une pluie fine. Le noir désir d'un mercredi bleu
profond fait resurgir un écho. Ces mots « mon sang est blanc comme la sève ...
... I don't know why I love you so ... » coulent en flammes.
Lumières frêles, poissons beiges de trois mètres de long trois cent mètres sous
l'eau cheminent dans le lac, sur la vase. Sur l'asphalte près de là le goudron fond
ou se fend selon la saison. Rien pourtant ne modifie l'aspect de l'attente ... Mais
baissons les yeux et voyons tomber les météorites en poussières.
Le silence est plein de voeux qu'une vapeur joint aux nuages.
3
( ... ) Ceci comme soirée lente qui se terminerait trop vite parce que personne
n'aurait murmuré derrière le mur à mon oreille. Dans la nuit, je déchiffre alors
un texte mordoré avec du ciel bleu ciel tout autours, qui s'étend au-delà du
sommeil. Les mots glissent longuement jusqu'à vagabonder hors esprit parmi
mes chantonnements. Le temps est si loin qu'il y a beaucoup plus d'espace
maintenant. Je rêve encore une fois que je cueille ce fruit sans graines ni pépins,
le mangeant rapidement sans reprendre souffle. Puis, je deviens rhizome et
disparais en terre.
Le noyau terrestre bouge, et sa chaleur rejoint brusquement celle du soleil par
émission volcanique. Ses jets de pierres et fumerolles se mêlent aux cendres et
pollens dans le trouble brumeux qui s'élève et s'évanouit dans la stratosphère.

050108hauterive

Ma soeur et moi, 1993-1994
1
Des nuages roses, dans le ciel. La terre est brûlée, noire. Sur une colline il y a
une cabane. J'ai mis du temps pour l'atteindre à pieds nus sur le charbon. Tout
près j'ai appelé. Personne n'a répondu. J'ai regardé autour de moi. A perte de
vue un drapé sombre, et brillant par endroits.
Je redoute et souhaite une autre présence. Je baisse la tête puis je la lève en l'air
tristement, comme si je la baissais. J'espère voir une rivière ou rien qu'une
libellule. Mais cela fait des jours et des jours que je me suis réveillée là au
milieu, ou au bord de mon sommeil.
Je regarde la cabane en bois. Une vraie cabane. Bricolée, une tentative modeste
de vivre. A mon timide sourire des fleurs fleurissent contre les parois. Je soulève
le loquet de la porte et j'entre dans cet abris. Il n'y a pas de fenêtre, juste des
rais de lumière entre les planches. C'était si beau, il n'y avait rien d'autre. Le sol
était calciné comme dehors.
C'était beau, j'aurais voulu que ma soeur fût là.
2
Tu as posé deux pierres devant la fenêtre. Et tu les regardes comme si elles
allaient s'envoler.
« L'origine de la vie est dans la pierre... » m'a-tu dis.
« Du moins sa trace... » a-t'elle ajouté. Ma soeur connaît des remèdes inattendus
à la mélancolie. Elle me dit que l'odeur de la neige sent l'oiseau blanc qui vient.
L'une et l'autre nous nous portons, comme deux ailes. Ce que nous portons nous
ne le savons pas. Un secret infini, qui a commencé bien avant nous.
Il reste silencieux et pourtant pose mille questions. Qui sont en dehors de lui,
autour de nous. Elles sont là, comme des pierres... chaque pierre est une
question, et pour finir une énigme.
C'est pourquoi nous recueillons ma soeur et moi, infiniment de rosée matin après
matin dans des coupelles de bois. Nous les posons sur le bord de la fenêtre.
Après évaporation, si le temps l'a permis il reste toujours une trace, une infime
trace...
3
J'ai vu un éléphant échappé d'un cirque qui cueillait des zinnias...
Je me suis assise sur un banc de bois peint en vert forêt. Je me remémorais alors
comme je marchais lentement dans les sous-bois sombre, des infimes fils de
toile d'araignée qui à chaque pas m'enlaçaient le visage. Je fermais les yeux et
imaginais que c'était le temps qui tissait son passage. J'ai ouvert les yeux, j'ai
vu de la mousse brunie sur le mur en face et les dernières paroles de ma soeur me
sont revenues, vertes tendre. « Quand tu trouves un cercle de sorcière c'est
magique. Tu te place à l'intérieur et tu attends un instant que quelque chose te
viennes du ciel. Après tu cueilles tous les champignons, sauf un que tu choisis
soigneusement. Tu le laisses en paix.

mars1108mini